Entretien avec Philippe Piguet, bel arrière-petit-fils de Claude Monet et critique d’art, Philippe Piguet a publié À la table de Monet (2010), nourri des archives culinaires familiales. Il partage les liens entre le peintre et la gastronomie.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ces archives ?
Ce qui m’a frappé, c’est le bon appétit de Monet ! J’ai toujours été curieux des histoires de famille et, adolescent, je fouillais souvent les tiroirs de la maison de Giverny. Alice Hoschedé, qui a vécu en concubinage puis s’est mariée avec Monet, était mon arrière-grand-mère. J’ai retrouvé les menus du mariage de ma grand-mère (1902) et de ma mère (1926) qui comportaient tous deux une reproduction photographique du bassin aux Nymphéas : huit plats successifs – foie gras, flan d’écrevisses, ragoût, épaule d’agneau… C’est vertigineux ! Monet était un gourmet qui ne manquait pas d’être gourmand.
Quelle place occupait la gastronomie dans la vie de Monet ?
Jeune, Monet n’était pas fortuné : à Argenteuil, il mangeait surtout des pommes de terre ! À Giverny, devenu célèbre, il découvre le plaisir des belles tables. La cuisine devient un art de vivre : vaisselle de Limoges, table toujours impeccable, sens aigu du détail. L’influence d’Alice, issue de la haute bourgeoisie, est essentielle. C’est elle qui l’a initié à cette culture du raffinement.
Avait-il des rituels de repas ?
Tout était réglé selon son travail. Petit déjeuner à six heures, avec andouillette et vin blanc, s’il vous plaît ! Déjeuner à 11 h 30 pile : même ma mère, pendant la guerre de 1914, devait quitter l’école plus tôt pour être à table à l’heure. Et dîner à 19 h. Cette rigueur scandait la vie de la maison.
Quelle était l’ambiance à sa table, à Giverny ?
Il faut imaginer une salle à manger peinte en jaune pour capter la lumière, un vaisselier bleu, une cheminée et, sur la table nappée, des verres en cristal, de l’argenterie et des assiettes avec ce liseré « bleu Monet ». Alice et les enfants y prenaient leurs repas, rejoints le jeudi et le dimanche par la grande famille. Les amis y étaient souvent conviés. On y croisait Renoir, Cézanne, le journaliste Mirbeau, le critique d’art Geffroy… et bien sûr Clemenceau, grande figure politique et ami fidèle de Monet. L’art et l’histoire se mêlaient autour de plats généreux.
Une anecdote autour d’un repas partagé ?
Ma mère, enfant, dînait parfois avec Monet et Clemenceau. Elle se souvenait de l’homme d’État mangeant sa soupe avec des gants gris, à cause de son eczéma. Chaque année, Monet invitait aussi les membres de l’Académie Goncourt. La table était un lieu de fidélité et de plaisir.
Quelle est la recette qui incarne le mieux Monet, selon vous ?
J’ai recomposé un « menu Monet ». En entrée, les œufs berrichons : jaunes mêlés à la crème et au persil, gratinés au four. En plat, les soles à la florentine, alternant crème et épinards. Puis la salade, toujours assaisonnée par Monet lui- même, avec des fleurs de capucines pour leur goût poivré et leur beauté plastique. Enfin, un clafoutis aux cerises, son dessert favori.
Peut-on dire qu’il « mangeait » comme il « peignait » ?
Il a peu peint la nourriture à part le célèbre Déjeuner sur l’herbe, quelques repas de famille, un morceau de viande, des œufs sur le plat. Mais la couleur et la lumière imprégnaient sa façon de manger : les fleurs de capucines dans la salade, le doré des cuissons, le nuancier de sa vaisselle. Plus qu’un peintre inspiré par la cuisine, c’était un esthète du quotidien.
Ce peintre du plein air affectionnait aussi les pique-niques…
Ils faisaient partie de la vie familiale. Dans les années 1900, Monet, passionné d’automobile, emmenait tout le monde aux courses de Gaillon, près de Giverny : foie gras, bons vins, rien n’était laissé au hasard ! Quand la peinture n’allait pas, il filait chez les sœurs Tatin, à 200km, à Lamotte-Beuvron, pour se consoler avec leur fameuse tarte. À Paris, il avait ses adresses favorites, comme le restaurant Prunier pour ses huîtres. Il appréciait aussi la gastronomie anglaise : scones, biscuits… souvenirs de ses séjours à Londres.
Si vous pouviez lui cuisiner un plat aujourd’hui ?
Je lui ferais des meringues ! Quand j’ai ouvert une galerie à Giverny, j’en préparais des centaines pour les vernissages. Je crois qu’il aurait aimé ces petits délices, aussi gourmands que généreux.














