Par Félicie Faizand de Maupeou, chercheuse en histoire de l’art, cheffe de projet du programme de recherche Impressionnisme, Université Paris Nanterre.
Que célèbre-t-on en 2026 ?
Le 5 décembre 1926, Claude Monet rend son dernier souffle dans sa chambre de Giverny. À ses côtés, Georges Clemenceau, son ami de toujours, aurait décroché les rideaux clairs et fleuris pour remplacer le traditionnel drap noir recouvrant le cercueil en affirmant : « pas de noir pour Monet, le noir ce n’est pas une couleur ». Si cette anecdote, rapportée par Sacha Guitry, est sans doute romancée, elle traduit l’amitié des deux hommes, si importante à la fin de la vie de l’artiste, et surtout la perception que l’on a de ce dernier, comme peintre de la couleur et de la lumière.
Si le centenaire de sa mort évoque d’abord ce dernier Monet – ce « vieillard fou de peinture » qui vit reclus dans sa propriété de Giverny dont il peint inlassablement le jardin depuis plus de quarante ans, célébrer cet anniversaire, c’est en réalité célébrer toute une vie de peinture. Car chez Monet, vie et peinture sont intrinsèquement liées dans une géographie où l’intime se mêle à l’artistique.
L’apprentissage du regard : du Havre à Paris
Né à Paris en 1840, mais ayant grandi au Havre, Monet se découvre très tôt un talent artistique qu’Eugène Boudin, le peintre des ciels, encourage et oriente vers la peinture de paysage prise sur le motif. Quittant sa Normandie natale, il se lance dans la carrière artistique dans les années 1860 en rejoignant Paris, alors capitale mondiale du monde de l’art. Là, il rencontre de jeunes artistes, dont Bazille, Renoir, Sisley, Pissarro et Cézanne. Animés par la même fougue et la volonté de représenter le monde tel qu’il est, ils sortent pour capter la lumière naturelle et la modernité d’une société en pleine transformation. Néanmoins, dans un monde de l’art sclérosé, il n’est pas facile de faire évoluer les goûts et les débuts de Monet sont difficiles.
Des débuts difficiles
S’il est d’abord accepté au Salon de peinture, lieu unique pour présenter ses toiles, ses audaces esthétiques lui valent très vite d’être refusé par le jury, qui en barre l’entrée. Dans l’obligation de trouver de nouveaux moyens pour atteindre le public, avec ses premiers camarades et rejoint par Degas, Caillebotte, Morisot puis Cassatt, il met sur pied les expositions de groupe. Monet participera à cinq des huit expositions impressionnistes. Et c’est à partir de sa toile Impression soleil levant, exposée lors de la première édition en 1874, que le terme Impressionnisme est inventé, d’abord comme une raillerie avant d’être adopté et de donner son nom au mouvement.
Mais ces initiatives peinent à offrir à Monet la reconnaissance qu’il recherche et ses conditions d’existence sont alors très précaires. Le peintre est obligé de déménager régulièrement pour fuir ses créanciers. D’abord installé à Paris, il vit quelques temps à Sèvres puis à Bonnières- sur-Seine, au hameau Saint-Michel à Bougival et plus longuement à Argenteuil puis Vétheuil. C’est là que sa femme, Camille Doncieux, qu’il avait rencontrée en 1866 comme modèle et qui lui a donné deux fils, Jean né en 1867 et Michel en 1878, décède à 32 ans. Après un court passage par Poissy, il s’installe à Giverny en 1883 et il y reste jusqu’à sa mort.
Se faire un nom
S’il s’éloigne progressivement de Paris, la capitale reste un lieu d’inspiration pour ses toiles mais aussi le lieu de la construction de sa carrière, là où il faut exposer, là où l’on rencontre les acteurs d’un monde de l’art en pleine mutation, dans lequel les institutions traditionnelles sont peu à peu remplacées par de nouveaux acteurs, les marchands, les critiques et les collectionneurs.
Monet, qui sent particulièrement bien les évolutions de son époque, met à profit ces transformations et construit son réseau. Il a le soutien du marchand d’art Durand-Ruel, qu’il a rencontré en exil à Londres en 1870, et s’attache quelques collectionneurs privés et des critiques.
À partir de 1880, après avoir profité de la dynamique de groupe, et même s’il gardera toute sa vie des liens avec ses camarades, Monet déploie une stratégie d’exposition et de vente plus personnelle. Si les choses seront encore difficiles pendant plusieurs années, le cercle des amateurs s’élargit et son succès grandit.
À la chasse aux motifs entre l’Île-de-France et la Normandie
Monet construit donc sa carrière à Paris, toutefois il puise son inspiration plus largement dans l’ensemble de la région parisienne, le long de la Seine et jusqu’en Normandie.
Berceau de sa vocation artistique, il ne cessera de revenir à ces paysages maritimes et de campagne, qu’il représente sous les ciels changeants caractéristiques de cette région. Il parcourt toute la côte et d’abord l’estuaire de la Seine en début de carrière, quand il représente la société bourgeoise en villégiature dans les premières stations balnéaires de Sainte- Adresse et Trouville.
À la recherche de paysages plus sauvages, il remonte par la suite toute la côte jusqu’à Dieppe, en s’arrêtant sur les falaises de Fécamp, Pourville et Étretat. S’il fait quelques incursions marquantes dans d’autres régions ou à l’étranger, sa principale source d’inspiration se situe le long de la vallée de la Seine.
Un atelier à ciel ouvert
Monet alterne des campagnes de peinture de plusieurs semaines en Normandie avec l’exploration de Paris dont la Gare Saint-Lazare symbolise toute la modernité. Il explore aussi toute la région parisienne, autour de ses maisons successives. Il arpente la campagne environnante et pose ses chevalets dans les champs ou en bord de Seine, en toute saison et à toutes les heures du jour. Son lieu de vie est son premier atelier à ciel ouvert.
Dans les paysages choisis autour d’Argenteuil, il s’attache à la fois à représenter la nature et les signes de modernité qui la transforment comme les ponts, les trains ou les loisirs nautiques. Avant celui de Giverny, il fait de son jardin de Vétheuil un motif de prédilection et trouve un écho à la souffrance de la perte de sa femme dans la Débâcle qui voit la Seine charrier de gros blocs de glace à l’hiver 1880.
Peindre en séries
C’est aussi autour de chez lui, à Giverny, que Monet parfait sa pratique sérielle, cette façon de représenter de nombreuses fois le même motif selon un angle de vue et un cadrage identiques. Il ne cherche pas tant à peindre des Meules et des Peupliers qu’à capter la lumière toujours changeante qui transfigure le motif. À partir des années 1890, il ne peindra presque plus qu’exclusivement de cette manière, représentant à plus de trente reprises la façade de la Cathédrale de Rouen.
Travailler seul, vivre entouré
S’il a pu dans sa jeunesse peindre aux côtés de ses camarades, Bazille en forêt de Fontainebleau ou Renoir en bord de Seine à la Grenouillère, il préfère rapidement travailler seul. À cette solitude du travailleur, s’oppose la chaleur d’une famille recomposée nombreuse et d’une vie sociale riche. Après la disparition de sa première femme, Monet s’est installé avec Alice Hoschedé, qui a six enfants de sa première union avec Ernest Hoschédé, mécène du peintre. Ils font de leur maison de Giverny un lieu plein de vie, dans laquelle les amis sont très régulièrement invités à partager un bon repas et admirer le jardin sur lequel Monet veille avec passion.
Du jardin au musée : une œuvre d’art totale
Dès son installation, il entreprend d’importants travaux pour transformer son jardin, agrandir son bassin, le planter de nénuphars et le relier à sa propriété. Il conçoit et compose son jardin à la manière de ses tableaux et en fait le motif principal de ses toiles. Pendant plus de quarante ans, il va inlassablement représenter son bassin aux Nymphéas, lui consacrant sa plus vaste série, composée de plus de deux-cent cinquante toiles, dont d’immenses panneaux.
Commencés dans le secret de son atelier sans destination particulière, ils trouvent leur vocation à la fin de la Première Guerre mondiale. Au lendemain de l’armistice entre la France et l’Allemagne, Monet écrit à Clemenceau pour offrir à la France deux de ces panneaux. La donation s’élargira jusqu’à former les grandes décorations du musée de l’Orangerie à Paris. Monet passe les dernières années de sa vie à parfaire son grand œuvre, allant jusqu’à concevoir leur accrochage dans un dispositif scénographique inédit qui place le spectateur au cœur de ce spectacle d’eau.














